(cliquer pour lire l'extrait et les réflexions qui s'ensuivent, et voir les fougères)
Extrait de mon article "Préparatifs pour la prochaine fois", à paraître dans le prochain Article11:
"…Quel sens donner aux étranges échecs des dernières décennies ? Le personnel politique rivalisant de servilité au service du cours néo-libéral et le camp des derniers réformistes n’ayant à proposer que des utopies régressives (protectionnisme et ré-industrialisation), il est patent qu’ il n’y a plus de place aujourd’hui pour aucune sorte de réforme du capitalisme tardif. La seule autre option étant donc de se battre pour une autre société, on se heurte à l’impossibilité de l’envisager sérieusement. L’inexistence d’un imaginaire de la révolution à venir est un des principaux obstacles à son retour dans l’histoire.
Un livre intempestif
Saluons donc la parution de Premières mesures révolutionnaires, exercice d’audace bienvenu dans une période où, grâce notamment à la racaille politicienne et à ses éditorialistes, l’espace public est occupé par le racisme rurbain, les exactions des ligues fascistes et celles de la police démocratique. Hazan et Kamo vont peut-être un peu vite en besogne quand ils soutiennent qu’en France « les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système comme décrit dans L’insurrection qui vient » (p.31 de Premières mesures révolutionnaires, désormais appelé ici PM). Pour l’heure, en Europe, face aux écrasantes politiques d’appauvrissement des pauvres, les manifestations massives et les émeutes ne sont que sporadiques, la résignation et la peur entretenues par la propagande de la « crise » semblent dominer. Mais la réapparition du peuple destituant sur les places du monde, de Sidi-Bouzid à Taksim et de Tahrir à la Puerta del Sol, incite à ne pas considérer la passivité comme éternelle. « Un sujet de Louis XVI à qui l’on aurait parlé de révolution en mars 1789 aurait sans doute été bien sceptique (…) Il aurait admis que la situation était préoccupante (…) Il aurait gémi devant tant d’inégalité et d’oppression. Mais le trône (…) lui paraissait sans doute plus éternel qu’aujourd’hui l’économie de marché. » (PM, P.26)
PM se confronte à la question centrale des insurrections : comment « créer l’irréversible » ?"Le bouquin d'Hazan et Kamo a beau critiquer de manière particulièrement convaincante le catastrophisme écologique, et on a beau être convaincu qu'aucune passion triste, ni le ressentiment, ni la haine (pourtant parfois bien nécessaire) - et surtout pas la peur, ne sauraient servir de base à un mouvement susceptible d'accoucher d'une société désirable, on a beau ressentir tout cela, on a quand même l'impression que nous sommes, pour les décennies à venir, lancés dans une course entre deux irréversibes. L'irréversible de ce qu'on pourrait créer face à l'effondrement étatique et à l'inanité de la vieille politique, et l'irréversible actuellement à l'oeuvre, aussi bien dans la destruction de la nature que dans la création d'un type humain dont les bonnets rouges bretons pourraient offrir une préfiguration.
Pas seulement l'alliance de lobbies plus infects les uns que les autres, celui des transports puants et polluants, celui de l'agriculture industrielle et celui de l'industrialisation de la mort des bêtes, mais les prémices d'une forme de vie toujours plus étrangère à cette communauté humaine qui est l'horizon indépassable de l'humain tout court. Cette forme de vie me fait penser à ces mafieux de Caserte tellement enragés à tirer du fric de tout qu'ils n'hésitaient à empoisonner leur propre terre avec les refus toxiques dont ils faisaient un très profitable trafic avec la complicité des industriels et des Etats, et qui bouffaient leur mozzarella à la dioxine avec une espèce d'exultation arrogante. Comme si leur futur cancer n'avait plus d'importance au regard au regard de l'idée que c'étaient eux, dans leur délire de puissance, qui avaient déclenché la ruée des métastases: peu importe si on doit tous crever, du moment que ce sera à cause de moi, moi, moi…
L'irréversible en train de s'installer, c'est une forme minable de nihilisme moderne, encore un cran en dessous de celle des mafieux, et dont Valls est la parfaite illustration: qui croira qu'il croit à ce qu'il dit quand il annonce que les Rroms sont par nature inintégrables dans la société française? Il est plus que certain qu'il assume avec un cynisme tranquille des discours dont il sait qu'ils ont des conséquences concrètes sur la partie la plus misérable des populations européennes, et qu'il s'en tape, du moment que ça entre dans son plan de carrière. Cette indifférence à tout ce qui n'est pas l'intérêt personnel le plus étriqué caractérise désormais une bonne part des réactions collectives qui reçoivent un soutien sans faille des médias. Il s'agit d'une forme de vie qui a fait du maintien de son mode de vie - ma famille, mon pavillon, mon travail - l'alpha et l'oméga de toute sa pensée politique. Dans l'effondrement général que le discours de la crise ne cesse d'annoncer, alors même qu'ils sont pleinement conscients que le maintien de leur mode de vie exige la destruction de ceux des autres, et qu'on leur ôte littéralement le pain de la bouche - et même l'air -, alors même qu'ils savent que leur tour viendra, il n'y a pourtant plus que cela qui compte: sauver leur gazon. C'est une forme d'égoïsme particulière à notre époque, celle qui des gens qui savent qu'à terme ce qu'ils défendent les tuera, mais qui les pousse à le défendre quand même.
Il est simplement à espérer que l'insurrection qui tarde tant à venir surgisse avant que ce type humain ait définitivement gagné la partie.
| Nous, sur le plateau, en attendant l'issue du combat entre deux irréversibles, on s'enfonce dans les splendeurs de l'automne |

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